On oublie le dernier rêve ; on se remémore toujours le premier amour.

Ce blog est dédié à tous les amoureux de l'Amour, de la philosophie, de l'humour, de la littérature, des voyages... et bien plus encore, sans aucune prétention, et avec votre contribution, si vous le souhaitez.

29 mars 2009

La société civile mondiale

Qu’en est-il de la réalité d’une société civile mondiale ?
Raymond Aron la voyait comme un concept utopique, pourtant, aujourd’hui, celle-ci existe bel et bien.            

« Je ne pense pas que la formule société internationale ou, de préférence, mondiale constitue un véritable concept. Elle désigne sans la décrire une totalité qui inclurait à la fois le système interétatique, le système économique, les mouvements transnationaux et les formes diverses d’échanges (…) de sociétés civiles à sociétés civiles, les institutions supranationales. Peut-on appeler société cette sorte de totalité qui ne garde presque aucun des traits caractéristiques d’une société ? (…) J’en doute » (Raymond Aron, Les Dernières Années du siècle, 1984).
En 2005, le centième anniversaire de la naissance de R. Aron (1905-1983) a été l’occasion de faire le point sur sa pensée, dont l’influence est de plus en plus grande dans les sciences sociales actuelles. La présence dans les cercles du pouvoir de plusieurs disciples de R. Aron (Nicolas Baverez, Jean-Claude Casanova…) renforce encore le poids de la pensée du maître. D’où l’intérêt de la publication des actes d’un colloque consacré à Raymond Aron et la démocratie du xxie siècle (De Fallois, 2007). De ses lectures précises de Karl Marx à sa réflexion sur le totalitarisme en passant par ses liens avec les néoconservateurs américains, tous les aspects de la pensée de R. Aron sont examinés. À la lecture des interventions de Pierre Manent (sur la démocratie) et de Marcel Gauchet (sur la religion), on ne peut qu’être marqué par la puissance de sa réflexion sociologique.
Le contraste avec les faiblesses et les limites de la réflexion géopolitique n’en est que plus frappant. Car quelles que soient les qualités des grands ouvrages de R. Aron sur les relations internationales, sur la guerre et sur la géopolitique (particulièrement Paix et guerre entre les nations – son « grand œuvre » –, 1962), celui-ci est passé complètement à côté de ce qui était la principale tendance du monde de la seconde moitié du xxe siècle : la construction tendancielle de la société-monde.
Comme l’a signalé Nicole Gnesotto lors de ce colloque, une grande partie des dynamiques de fond de l’espace mondial ne pouvait qu’échapper à un R. Aron défenseur des analyses interétatiques du monde (ce que l’on appelle le « courant réaliste » des relations internationales). La survalorisation de la place de l’État-nation conduit R. Aron à marginaliser les autres acteurs. Il ne nie pas la puissance des firmes multinationales, par exemple, mais il la ramène à une lecture nationale : « Ce qui est bon pour General Motors est bon pour les États-Unis. » Plus grave, l’importance de la naissance du droit mondial (avec les conséquences du procès de Nuremberg), l’apparition de l’opinion publique mondiale, les grands changements qui conduisent Marshall McLuhan à voir l’émergence d’un « village planétaire » dès le début des années 1960…, tout cela échappe à ses analyses.
Face à R. Aron pourtant, et ce dès les années 1950, un politologue comme Marcel Merle (1923-2003) était capable de mettre le doigt sur les limites de l’analyse en termes d’États-nations. Auteur en 1974 de Sociologie des relations internationales, M. Merle fut l’un des premiers à s’intéresser à toute cette série de phénomènes émergents.
La violence planétaire actuelle, et plus particulièrement le renouveau du terrorisme, ne remettent-ils pas en cause l’existence de la société mondiale et ne valident-ils pas, en fin de compte, les réticences de R. Aron ? Cette violence est-elle compatible avec l’idée même du « village planétaire » ?

Le « village planétaire », malgré tout ?

L’édition 2007 du Global Civil Society Yearbook apporte une contribution intéressante à ce débat. Cet annuaire, publié depuis 2000, est entièrement consacré cette année aux relations entre la violence et la possibilité de la société-monde. Issu pour partie de travaux réalisés à la très sérieuse London School of Economics (LSE), le Global Civil Society Yearbook 2007 affirme – à la manière de l’anthropologue Paul Dumouchel – que le développement du terrorisme reflète, « indistinctement et obscurément », l’existence implicite de cette société civile mondiale : « La violence géopolitique contemporaine n’est pas dissociable de la constitution (d’une société-monde) dont le caractère global n’autorise pas d’autre expression du conflit violent qu’au sein de lui-même. »
Dans « Violence and the possibility of global civility », Martin Albrow et Helmut Anheier affirment la nécessité « de s’inscrire à la fois dans une perspective théorique, et de s’intéresser au sujet dans la longue durée ». Ils montrent que les analyses doivent opposer l’ancien état de guerre « westphalien » – où les États s’affrontent en termes de puissance nationale – et l’état de violence actuel qui n’est plus, justement, un état de guerre. Ils constatent que si les formes de grande ampleur de violence politique existent – tout particulièrement le terrorisme –, cet état de violence n’est pas entièrement opposable aux progrès réalisés par la société civile mondiale.
Quelle est donc la réalité actuelle de la société-monde ? Comme le montrent depuis deux ans les travaux du Human Security Centre (Vancouver), la réalité géopolitique mondiale, c’est aussi la diminution de plus de 40 % du nombre de conflits depuis le début des années 1990, la baisse du nombre de crises internationales de plus de 70 %, la progression de l’alphabétisation du monde, un rejet de la violence comme moyen d’action politique désormais partagé par des parts croissantes des sociétés.
Contrairement à ce que R. Aron affirmait, la société-monde existe bel et bien. Mais il faut les bons outils pour la faire apparaître.



25 mars 2009

J'ai encore rêvé d'elle (revisitée par les frères Taloche)

24 mars 2009

Les impôts...une histoire interactive pour comprendre

À chaque conception d'un système politique correspond une fin de l'histoire.

À VOUS D'ÉCRIRE LA FIN QUI VOUS CONVIENDRAIT.

Imaginons que tous les jours, 10 amis se retrouvent pour boire une bière, et que l'addition totale se monte à 100 euros. Normalement, cela ferait 10 euros par personne. Mais nos dix amis décidèrent de payer cette facture selon une répartition qui s'inspire du calcul de l'impôt sur le revenu, ce qui donna ceci :

· Les 4 premiers (les plus pauvres !?), ne paient rien.
· Le cinquième paye 1 euros
· Le sixième paye 3 euros
· Le septième paye 7 euros
· Le huitième paye 12 euros
· Le neuvième paye 18 euros
· Le dernier (le plus riche ?!) paye 59 euros.

Les dix hommes se retrouvèrent chaque jour pour boire leur bière et semblaient assez contents de leur arrangement. Jusqu'au jour où le tenancier décida de leur faire une remise de fidélité !
« Comme vous êtes de bons clients, dit-il, j'ai décidé de vous faire une remise de 20 euros sur la facture totale. Vous ne payerez donc désormais vos 10 bières que 80 euros. »

Comment répartir cette réduction ?

VOICI LA SOLUTION DU LIBÉRALISME. (IL Y EN A D'AUTRES QUE JE VOUS INVITE À TROUVER)

Le groupe décida de continuer à payer la nouvelle somme de la même façon qu'ils auraient payé leurs taxes. Les quatre premiers continuèrent à boire gratuitement. Mais comment les six autres, (les clients payants), allaient diviser les 20 euros de remise de façon équitable ? Ils réalisèrent que 20 euros divisé par 6 faisaient 3.33 euros. Mais s'ils soustrayaient cette somme de leur partage alors le 5ème et 6ème homme devraient être payés pour boire leur bière. Le tenancier du bar suggéra qu'il serait plus équitable de réduire l’addition de chacun d'un pourcentage du même ordre, il fit donc les calculs. Ce qui donna ceci :

· Le 5ème homme, comme les quatre premiers ne paya plus rien. (Un pauvre de plus ?)
· Le 6ème paya 2 euros au lieu de 3 (33% réduction)
· Le 7ème paya 5 euros au lieu de 7 (28% de réduction)
· Le 8ème paya 9 euros au lieu de 12 (25% de réduction)
· Le 9ème paya 14 euros au lieu de 18 (22% de réduction)
· Le 10ème paya 50 euros au lieu de 59 euros (16% de réduction)

Chacun des six « payants » paya moins qu'avant et les 4 premiers continuèrent à boire gratuitement.
Mais une fois hors du bar, chacun compara son économie :
« J'ai seulement eu 1 euros sur les 20 euros de remise », dit le 6ème il désigna le 10ème « lui, il a eu 9 euros ».
« Ouais ! Dit le 5ème, j'ai seulement eu 1 euros d'économie »
« C'est vrai ! » s'exclama le 7ème, « pourquoi aurait- il 9 euros alors que je n'en ai eu que 2 ? Le plus riche a eu le plus gros de la réduction »
« Attendez une minute » cria le 1er homme, « nous quatre n'avons rien eu du tout nous. Le système exploite les pauvres ».
Les 9 hommes cernèrent le 10ème et l'insultèrent.

La nuit suivante le 10ème homme (le plus riche ?!) ne vint pas. Les neuf autres s'assirent et burent leur bière sans lui. Mais quant vint le moment de payer leur note ils découvrirent quelque chose d'important : ils n'avaient pas assez d'argent pour payer ne serait-ce que la moitié de l'addition ! Et cela, mes chers amis,
est le strict reflet de notre système d'imposition. Les gens qui payent le plus de taxes tirent le plus de bénéfice d'une réduction de taxe. Taxez les plus fort, accusez-les d'être riches et ils risquent de ne plus se
montrer désormais.

En fait ils vont boire à l'étranger.

ET VOUS COMMENT AURIEZ-VOUS FAIT ?

21 mars 2009

La Troisième Culture

Une « troisième culture » émerge avec Internet, rivalisant avec les institutions de production et de diffusion du savoir. L’avènement d’un tiers-état culturel annonce-t-il le début d’une révolution mentale ?

Levé à 6 h 55. À peine dix minutes plus tard, je suis face à mon écran, assis sur un fauteuil, le portable sur mes genoux, un café à portée de main. Première urgence : les emails. Par magie, la pluie de spams qui inondaient ma boîte à lettres virtuelle s’est épuisée depuis un mois. Je relève donc quelques courriels personnels et professionnels. Parmi eux une newsletter scientifique me livre une information qui m’intrigue, une découverte sur les plus vieilles traces humaines. Une équipe d’archéologues annonce avoir trouvé en Égypte des traces de pas fossilisées remontant à plus de deux millions d’années ! Je laisse mes emails en souffrance (je répondrai plus tard…) pour suivre la piste.
Elle m’amène à un site d’archéologie où la découverte est exposée en détail. Cela se passe dans l’oasis de Siwa. Où est-ce exactement ? Pour mieux localiser le site, j’ouvre Google Earth. En moins d’une minute me voilà en train de survoler l’Afrique, puis de zoomer sur une oasis égyptienne comme si j’étais à bord d’un satellite. À peine un quart d’heure après être sorti du sommeil, je suis embarqué dans mon cocon numérique à planer au-dessus de l’Afrique. Première promenade informationnelle de la journée. Première dérive aussi. Parti dans le but de relever le courrier, je me suis déjà laissé embarqué dans une ballade cognitive, stimulante et stressante à la fois.
Il est banal de dire que nous vivons, avec Internet et le Web, une révolution technique et culturelle. Banal, mais pas forcément faux. Qu’elle sera son ampleur ? Jusqu’où la dynamique enclenchée nous entraînera-t-elle ? Nul ne le sait. Serions-nous plutôt engagés dans une « révolution symbolique » aussi profonde que l’invention de l’écriture ou de l’imprimerie (1) ? L’anthropologue Jack Goody a consacré plusieurs ouvrages à étudier l’impact de l’écriture comme « technologie intellectuelle ». L’écriture, nouveau tremplin pour la pensée, a démultiplié les capacités de notre mémoire, stimulé le raisonnement et la réflexivité et permis aux idées de franchir les frontières du temps et de l’espace. Sur le plan institutionnel, la civilisation de l’écrit a aussi donné naissance à de nouvelles élites intellectuelles (scribes, lettrés…) et canonisé certains savoirs (lois écrites, religions du Livre…) (2). Transformation des institutions de savoir d’une part, changement cognitif d’autre part, tels sont les grands bouleversements engendrés par l’écriture. Internet et le Web auront-ils des effets similaires sur la pensée ? Peuvent-ils eux aussi bouleverser les dispositifs de production et de diffusion du savoir, changer le travail intellectuel et transformer de fond en comble la culture ?

Un tiers état culturel

Internet, c’est d’abord l’avènement d’une « troisième culture », qui s’affirme aux côtés des autres pouvoirs culturels (la culture académique et celle des médias). Le succès du Web tient avant tout à l’essor des sites personnels et associatifs, forums, blogsu et autres wiki (voir p. 48), offrant un nouvel espace public pour l’expression des idées, opinions et créations personnelles jusque-là cantonnées à la sphère privée. Artistes en herbe, savants amateurs, pirates, diaristes et autres passionnés en tout genre forment de nouveaux bataillons d’un nouveau « tiers état culturel ». Les analyses vont bon train. Si les uns saluent l’avènement d’une nouvelle « démocratie cognitive », les autres s’alarment des dangers d’une « sous-culture Web » qui nivelle tout sur son passage. Pour Joël de Rosnay, le Web sonne la « révolte du proNetariat » : rien moins qu’une nouvelle lutte de classes centrée autour de la maîtrise du savoir (3). Andrew Keen s’inquiète de l’avènement d’un « amateurisme culturel », superficiel et médiocre, qui tue la véritable culture (4). Pour Cyril Lemieux, la « blogosphère citoyenne » traduit l’exaspération d’une nouvelle couche d’« intellectuels frustrés ».
Une analyse circonstanciée du contenu du Web inviterait à la prudence. Internet est un espace culturel très hétérogène qui ne se laisse réduire ni à une glorieuse révolution culturelle détrônant sur son passage les ordres culturels établis, ni à une « sous-culture » dégradée.

La presse et l’édition bouleversées

Une chose est sûre, la troisième culture ébranle le « second pouvoir » culturel – celui de la presse et l’édition. L’onde de choc est brutale. La baisse des ventes des libraires et journaux est un phénomène international, massif et structurel (5). Aux États-Unis, le nombre de lecteurs de journaux et magazine a baissé de 10 % entre 1994 et 2006, pendant que le nombre d’Internautes explosait. La France comptait 28 millions d’internautes en février 2007, soit plus de la moitié de la population (une augmentation de 7 % par rapport à 2006). Dans le même temps, la lecture des journaux s’érodait. Le paradoxe de la presse est qu’elle nourrit elle-même sa propre concurrence en offrant l’essentiel de ses éditions quotidiennes gratuites. De leur côté, les formules de « journalisme citoyen » (comme Agoravox) tiennent en fait une place infime dans la production d’informations sur le Web.
L’édition est également malmenée par la Toile. Nombre d’anciens lecteurs voraces sont devenus des accros du Web et passent leur soirée derrière leur écran plutôt qu’avec un livre. Parfois, les ordinateurs portables ont pris la place des livres sur les tables de chevet. Tous les secteurs du marché du livre ne sont pas affectés de la même façon. Les romans, biographies, essais BD n’ont guère à craindre de la concurrence. L’e-book lancé au début des années 2000 reste un échec retentissant. Les livres qui peuvent migrer en partie sur le Web ont des caractéristiques précises : ce sont les textes que l’on ne lit pas en continu (roman ou biographie) mais que l’on consulte (dictionnaires, encyclopédies, manuels, etc.), les ouvrages spécialisés au coût élevé, avec un faible tirage, un public dispersé et une longue durée de vie. La production numérique (avec support papier limité et large diffusion sur le Web) offre même à ces ouvrages une opportunité nouvelle : le volume de texte n’est plus un obstacle, la couleur et l’image peuvent être réintroduites, les mises à jour sont aisées. Le coût de production et de diffusion est bien inférieur à celui du support papier.

Le premier pouvoir

Comme les révolutions industrielles, cette révolution numérique entraîne donc un processus de « destruction créatrice », selon la formule de Joseph A. Schumpeter, dans le monde de l’édition. Derrière cette expression, il faut imaginer des secteurs en crise et d’autres en plein boom, avec son cortège de success stories, de drames, d’érosion des ventes et de restructuration pour la presse et l’édition. Le Web déstabilise donc le « deuxième pouvoir » culturel. Est-il à même d’ébranler le « premier pouvoir » : celui des institutions académiques ? Internet est né et s’est d’abord propagé au sein des milieux scientifiques. Mais son usage est resté limité à l’échange d’emails et à la diffusion de documents. Le mouvement récent des archives ouvertesu accélère encore la vitesse de propagation des informations au sein des communautés savantes. Mais l’activité scientifique elle-même n’a pas fondamentalement changé. Le grand réseau mondial pourrait être une plateforme idéale pour de grands projets de recherche internationaux – études comparatives, laboratoires décloisonnés, bases de données internationales, etc. En sciences humaines, on pourrait imaginer de grands programmes comparatifs en anthropologie, archéologie ou linguistique, la constitution de bases de données communes, la création de nouveaux réseaux de savoir. Mais les initiatives de ce type sont très rares. « L’usage du World Wide Web dans le domaine des sciences humaines en est encore à un stade très primitif », écrivait Gloria Origgi en 2003 (6). Les sites des institutions sont des brochures d’information et non des plates-formes de travail collectif. Les colloques en ligne, laboratoires collectifs sur Internet et projets de recherche mettant en commun les sources communes…, sont rarissimes.
Le système d’enseignement risque-t-il d’être durablement déstabilisé par l’avènement d’Internet ? Rien n’est moins sûr. Dans les années 1970, on avait déjà prophétisé le bouleversement de l’école traditionnelle par l’audiovisuel ; puis le prophétisme s’est reporté sur l’ordinateur dans les années 1980. Il y a quelques années, l’e-learning a pris le relais. Il devait révolutionner l’enseignement grâce à ses multiples avantages : atteindre un public dispersé et lointain, individualiser des parcours de formation et les rythmes de travail de chacun, utiliser de nouveaux outils de savoirs : FAQ, serious game, tutoriel, podcast et autres TICEu.

La documentation révolutionnée

Force est de constater qu’il y a loin des effets d’annonce aux réalisations concrètes. Certes, beaucoup d’universités, d’établissement de formation continue, de sociétés de soutien scolaire se sont lancées dans l’e-learning. Mais le bilan actuel est loin d’être éclatant : le nombre de formation ne décolle pas, le taux d’abandon est très élevé. Les supports d’enseignement restent très classiques (souvent des cours écrits mis en ligne). Et les nouveaux outils – podcast de cours, conférence en ligne – sont loin de tenir leurs promesses. Le modèle idéal de la classe virtuelle reste ultraminoritaire. L’immense majorité des enseignements en ligne sont adossés à des enseignements traditionnels. Quant à la création d’établissement d’enseignement virtuel ou de chaire numérique, ils sont inexistants. Le « cyberprof » ne semble pas près de remplacer le cours traditionnel.
C’est dans le domaine de la documentation que les effets du Web sont les plus révolutionnaires. On sait combien le travail des étudiants, journalistes, documentalistes et autres travailleurs du savoir a été révolutionné. Un chercheur peut mobiliser, consulter, explorer en quelques minutes des ressources documentaires qui supposaient naguère des heures d’attente et de déplacement. Des milliers de bibliothèques d’Alexandrie se trouvent désormais à portée de clic. Le rêve de Paul Otlet, père de la documentation moderne, qui avait imaginé Internet il y a un siècle déjà – tous les savoirs du monde à portée d’un écran personnel –, est devenu réalité (voir p. 46).
Le développement des agents intelligents (des logiciels conçus pour remplir une mission de façon autonome) sur un même réseau ne permet-il pas d’envisager la formation d’une intelligence collective, qui rassemble en un cerveau global des millions de programmes intelligents et individuels (7) ? Même si il associe des milliers de contributeurs et cumule des millions d’entrées, le Web ne forme pas à proprement parler une communauté intelligente organisée. Les contributeurs de Wikipedia écrivent une encyclopédie, ils ne résolvent pas ensemble des problèmes scientifiques, théoriques ou philosophiques, sur le mode imaginé par Francis Bacon (8). En 1627, le philosophe promoteur de la méthode expérimentale avait rédigé un projet utopique de communauté savante. Dans son petit opuscule, il décrivait un voyage imaginaire dans une île des mers du Sud, Nova Atlantis. Là était établie une institution scientifique d’un nouveau genre : la Maison de Salomon. Les savants y travaillaient au progrès des sciences : on les voyait rédiger des comptes-rendus bibliographiques, organiser des colloques et voyages d’études, planifier des expériences, vérifier ensemble leurs hypothèses ; ils se préoccupaient aussi des applications pratiques de leur science et de la diffusion de leurs connaissances.
Internet sera-t-il demain le support de communauté de savoir de ce type ? Nous en sommes loin. La constitution de communautés intelligentes suppose l’émergence de projets d’études collectifs. Le continent numérique va-t-il voir surgir de telles formes d’organisation ? C’est un projet que Pierre Lévy, le prophète de l’intelligence collective, appelle de ses vœux – tout en reconnaissant qu’il s’agit encore d’une utopie (9). Il n’est pas interdit de rêver.


NOTES

(1) Clarisse Herrenschmidt, Les Trois Écritures. Langue, nombre, code, Gallimard, 2007.
(2) Jack Goody, Pouvoir et savoirs de l’écrit, La Dispute, 2007.
(3) Joël de Rosnay et Carlo Revelli, La Révolte du pronétariat. Des mass médias aux médias des masses, Fayard, 2006.
(4) Andrew Keen, The Cult of the Amateur: How today’s Internet is killing our culture, Doubleday, 2007.
(5) Marc Tessier, La Presse au défi du numérique, ministère français de la Culture et de la Communication, février 2007.
(6) Gloria Origgi, « Pour une science humaine de l’Internet », 2003, www.interdisciplines.org/defispublicationweb/papers/1/version/fr
(7) Dossier « Des fourmis à Internet, l’intelligence collective, mythe et réalité », Sciences Humaines, n° 169, 2006 ; J.-F. Dortier, « Vers une intelligence collective ? », Sciences Humaines, hors-série n° 32, mars-avril-mai 2001.
(8) Sylvain Firer-Blaess, « Wikipedia : entre communauté et réseau », 2007, www.homo-numericus.net/spip.php?article274
(9) Pierre Lévy, « Nouvelle responsabilité des intellectuels », Le Monde diplomatique, août 2007.

15 mars 2009

Bravo, les psys ! (Canard Enchaîné - 11/03/09)

Psychiatres et psychologues se sont déchaînés dès l'annonce du "drame d'Uckange", où un bambin de 5 ans était censé avoir poignardé sa soeur de 10 ans, après une dispute au sujet d'un jeu vidéo.
Dans "le Parisien" du 2 mars, sous le titre "Un passage à l'acte extrêmement violent", Michael Stora, psychologue et "spécialiste de l'impact de l'image et des jeux vidéo", disserte doctement : "La rivalité entre frère et soeur est courante. La jalousie permet à l'enfant de s'autonomiser." Bien évidemment ! Et, "dans cette histoire, l'enfant s'est retrouvé en position d'envie, sa soeur est devenue un obstacle et les coups qu'il lui inflige visent à combler son désir...".
Les jeux vidéos là-dedans ? "Le même drame aurait pu se produire, il y a quinze ans, autour d'une bande dessinée..." Ouf ! Mais assure le psy, "il y aura un gros travail à faire, notamment sur le sentiment de culpabilité du petit garçon". Ca se discute, hein docteur !
Parce que, trois jours plus tard, la mère avouait avoir poignardé elle-même sa fille et demandé à son fils de s'accuser...Mais enfin, toujours selon Michael Stora, "avec le temps, cette famille peut se reconstruire". Ca, au moins, c'est sur !
Merci, monsieur, pour ce lumineux éclairage, et passons au site de "L'Express", où le psychiatre Serge Tisseron "analyse ce drame", le 3 mars :"Je n'ai pas tous les éléments pour comprendre cet acte...", commence-t-il, prudent. Question de déontologie, certainement.
Alors autant se taire ? Pas question ! Le médecin se doit de dénoncer un problème très inquiétant. "Des enfants de plus en plus jeunes commettent des agressions de plus en plus violentes." Le docteur Tisseron le répète : il n'a "pas d'informations sur cet enfant", mais pose, fort à propos, ces lancinantes questions : "Souffre-t-il de troubles mentaux ? est-il bien scolarisé ? Est-il en repli sur lui-même ? Je ne sais pas." Il ne sait pas, mais il sait quand même : "Toujours est-il que le paysage de la petite enfance change, et c'est préoccupant!" Et le "paysage" des psys, il ne serait pas un peu "préoccupant", lui aussi ?

14 mars 2009

Un peu d'humour...à propos de lapin

Michèle Alliot-Marie veut savoir lequel des trois services qu'elle finance, la DST, le GIGN ou la Police Nationale, est le plus efficace pour attraper les criminels.

On affecte donc un bois à chaque service et on lâche un lapin dans chaque bois. Charge à chaque service de retrouver le sien.

Le GIGN encercle son bois, fait une sommation rapide, mitraille tout, met le feu au bois, saccage toute trace de vie.
Très fiers et sans s'excuser (alors qu'une certaine presse prétend avoir les photos du lapin les bras en l'air) les ninjas rapportent le cadavre carbonisé du lapin et déclarent : "Mission accomplie".

Les espions de la DST placent des micros, engagent des lapines bien roulées, soudoient des renards, truffent des carottes, font de l'intox dans les clairières, interrogent discrètement les plantes et les cailloux.
Après un mois d'enquête, ils concluent : "L'affaire est close, ce lapin n'a jamais existé".

La Police pénètre dans son bois avec le panier à salade, fait une rafle dans une clairière et revient le lendemain matin avec un sanglier bien amoché qui ne cesse de répéter :
- Ok, ça va, je suis un lapin... Je suis un lapin...

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12 mars 2009

Une philosophie de cour de récréation (Chronique de Michel Onfray)

Dans la Critique de la raison dialectique, Sartre théorise une bonne violence qui est réponse à la mauvaise violence. Ses analyses font aujourd’hui la loi dans l’esprit d’une partie de la gauche de ressentiment piaffant d’impatience à l’idée de donner libre cours à la pulsion de mort. Le philosophe analyse la Terreur et considère qu’elle est « contre violence » à la violence imposée par la société, l'État, la monarchie, un régime, et qu’en tant que telle, elle est légitime. Ce sophisme bien digne de l'Ecole Normale Supérieure ne me semble pas très digne de la philosophie…

Car ce que Sartre se contente de faire, dans son habituel salmigondis phénoménologique dopé à la corydrane et allongé d’amples rasades de whisky, c’est d’envelopper dans le brouillard conceptuel de la corporation la justification et la légitimation de l’habituel comportement des cours de récréation (« c’est pas moi qui ai commencé… »), celui du violeur (« elle m’avait aguiché »), celui du mari qui frappe sa femme (« elle refusait de m’obéir »), sinon celui du délinquant adepte du fusil à pompe pour régler un problème d’intersubjectivité (« il m’a provoqué en me regardant de travers »).

Or, depuis que le monde est monde, l’humanité se constitue par l’arrachement à la nature. La philosophie est l’art difficile de sublimer notre animalité. Le néocortex différencie l’homme de la bête. Tous deux ont en commun un cerveau reptilien qui, si on ne l’en empêche pas, fait la loi en répondant à la violence par la violence. Sartre passe par dessus le néocortex qu’il néglige et parle au cerveau reptilien des mammifères. Il croit bourgeoise la matière grise et révolutionnaire l’impulsion nerveuse…

Dès lors, il peut bien justifier la peine de mort pour des raisons politiques, la séquestration de patrons, les tribunaux révolutionnaires expéditifs, il peut regretter que la Terreur n’ait pas fait assez de victimes en 93 sous prétexte que nous n’en serions pas là aujourd’hui, fonder philosophiquement le camp de concentration, pourvu qu’il soit de gauche, qu’on peut, qu’on doit même, abattre un homme s’il est un colon, détruire un innocent dans les rues d’Alger si le poseur de bombe a pour objectif la libération de son pays, justifier les massacres commis par les palestiniens dans les années 70 : il s’agit à chaque fois d’une bonne violence, car elle répond aux mauvaises violences bourgeoises, patronales, capitalistes, libérales, coloniales, sionistes.

Si le philosophe met son talent, sinon son génie, et Sartre en avait, y compris dans le mal, au service de ce qu’il y a de plus bas en l’homme (les passions tristes : l’envie, la haine, la jalousie, la vengeance, le ressentiment, le talion, la méchanceté…) alors il contribue à la violence qu’il prétend combattre. Il dit en vouloir la fin, mais il en accélère le triomphe et en assure la pérennité. Jadis Albert Camus s’opposa à cette légitimation de la violence : Sartre traita Camus au fusil à pompe, ce qui fut bien dans l’esprit de l’éthologie, mais nullement dans celui de la philosophie.

10 mars 2009

8 et 10 mars : deux évènements majeurs

8 mars : journée de la femme. Voici son historique :

Le 8 Mars 1910 à Copenhague une confédération internationale de femmes socialistes de tous les pays ont créé cette journée en vue de servir à la propagande du vote des femmes.

Le 8 Mars 1914 les femmes réclament le droit de vote en Allemagne et qu'elles obtiendront le 12 Novembre 1918.

Le 23 Février 1917 (calendrier Grégorien) correspondant au 8 Mars dans notre calendrier (Julien) à Saint Petersburg des ouvrières manifestent dans la rue pour réclamer du pain et le retour de leurs maris partis au front.

Au passage, l'ordonnance du 21 Avril 1944, accorde le droit de vote aux Femmes Françaises, qu'elles exerceront pour la première fois le 20 avril 1945 pour les élections municipales. (Un siècle de retard sur les hommes qui votent en France depuis 1848) - Le droit de se faire élire pour les femmes n'est que très théorique et symbolique en ces années la.

Le 8 Mars 1948 en France 100000 Femmes pour ce jour de gloire défilent à Paris de la République à la statue de Jeanne d'Arc. Dans de nombreuses villes de France cette manifestation est relayée (5000 femmes à LYON, 30000 à Marseille)

Les Américains essayent de récupérer la paternité de la date pour le Woman Day suite à une grève féminine du 8 Mars 1857, mais cette grève à New York est un mythe qui n'a jamais existé, mais ils se sont servis de ce mythe pour choisir la date du 8 mars.

1971, La Suisse accorde le droit de vote aux Femmes

Les Nations Unies ont commencé à observer la Journée internationale de la femme le 8 mars 1975

En France c'est en 1982 que le gouvernement socialiste instaure le caractère officiel de la célébration de la journée de la femme le 8 Mars. Mais force est de constater qu'en France cette journée n'a plus un caractère protestataire...

Le 8 Mars 1986, au Chili cette journée a fait l'objet d'une manifestation violemment réprimée et le même jour à Washington 100000 personnes manifestaient contre la volonté des conservateurs de supprimer le droit à l'avortement.

En 1998, en Union soviétique le 8 mars est choisi pour lancer le premier concours de beauté.... (sic)

Le 8 Mars 2001, lancement du site WEB permanent sur la Journée de la femme afin de conserver une trace de tout ce qui s'est dit et fait pour la condition des Femmes (http://www.journeedelafemme.com)

Autre évènement de cette semaine à venir, le 10 mars :

Ce que représente le 10 mars pour les Tibétains:

C'est au cours des années 1949/50 que les troupes de l'armée chinoise envahirent le territoire tibétain.

Le Tibet lança un appel à la communauté internationale qui resta sans réponse. Seule face à la Chine, une petite délégation tibétaine fut contrainte de signer, en 1951, à Pékin, l'infâme "Accord en 17 Points" dans lequel le Tibet faisait abandon de sa souveraineté. Un accord inique, qui sera dénoncé plus tard par le XIVème Dalaï-Lama. Il s'ensuivit, pour le Tibet bouddhiste et la Chine communiste, une période de neuf années de coexistence difficile.

Les Tibétains du nord-est et de l'est du Tibet qui assistèrent les premiers à l'intrusion de l'Armée populaire de libération fuirent devant la répression chinoise croissante et durent gagner les zones rurales. C'est là qu'une résistance armée s'organisa, laquelle se propagea bientôt dans tout le Tibet. Tristement célèbres dans la mémoire des Tibétains, les provinces de l'Amdo et du Kham furent la scène d'un cycle résistance-répression qui contraignit des milliers de Tibétains à fuir vers le Tibet central et vers Lhassa, relativement plus sûrs. Mais le ressentiment de ces populations, engendré par l'arrogance avec laquelle la Chine traitait le gouvernement tibétain, s'abreuvait encore des récits de destruction des monastères et de massacre de lamas et de moines que rapportaient les réfugiés venus du Tibet oriental. Bientôt, le mécontentement qui couvait se traduisit par une défiance ouverte à l'égard de la Chine. Le 10 mars 1959, ce sont des dizaines de milliers d'hommes et de femmes qui descendent dans les rues de Lhassa pour réclamer l'indépendance du Tibet.

Ce mouvement de protestation, porté par une population déjà exaspérée, fut réprimé dans un bain de sang. Selon une estimation chinoise, près de 87.000 Tibétains furent massacrés dans le seul Tibet central. Il fallut un peu plus de trois jours à l'Armée Populaire de Libération pour venir à bout du soulèvement, mais elle ne réussit pas à étouffer le mouvement de résistance qui se répandait dans tout le Tibet.

Le soulèvement du 10 mars et sa répression inconditionnelle eurent pour conséquence la fuite vers l'Inde du Dalaï-Lama, des membres de son gouvernement et d'environ 80.000 Tibétains. Ce dernier, depuis son siège de Dharamsala, petite ville située au nord de l'Inde dans les contreforts de l’Himalaya, a développé, sous la conduite du Dalaï-Lama, une résistance non violente à l'occupation chinoise, résistance qui a donné naissance à un mouvement pour la liberté du peuple tibétain étendu aujourd'hui à l'échelle planétaire.

Aussi chaque année, où qu'ils soient, les Tibétains commémorent le 10 mars, pour qu'eux-mêmes se souviennent et pour rappeler au monde que les Tibétains qui sont morts pour la cause de la liberté ne sont pas morts en vain, que leur mort est un sacrifice juste et noble, consenti pour que puisse renaître un Tibet libre et indépendant.

07 mars 2009

Humanisme du petit vendredi

Fin de semaine, jour de repos, le temps pour l'agglomérat de molécules que je suis de lever un tantinet la tête du guidon d'un vélo avec lequel plus on pédale moins vite, moins on avance plus vite !

Quelle drôle d'époque vivons-nous...

La crise est là, mais elle ne fait que débuter, et le pire est devant nous assurément, et pour plusieurs longs mois, voire années. Un système économique se casse la figure, montre en direct toute l'étendue de ses limites et de ses dégâts collatéraux et aucune alternative sérieuse et réaliste ne se construit en face, tous les partis politiques étant bien trop préoccupés par les prochaines échéances électorales (il n'y a qu'à observer la réaction des cumulards de mandats sur la mission Balladur...ou quand l'intérêt individuel reprend le pas sur l'intérêt général).

La France, les Français, ou pour être précis la très grande majorité (car il reste et se développe encore une part de niches de riches, de plus en plus riches), sont désabusés, désorientés, au bord de l'asphyxie, en train de crever la bouche ouverte.

On sait à quoi le désarroi peut conduire, notamment en l'absence d'alternative crédible à la politique menée aujourd'hui et face à l'absolutisme d'un président de la république devenu monarque autocratique.

Envoyer des balles et des lettres de menace de mort à des ministres n'est pas ce qu'il y a de plus intelligent à faire, il faut en convenir, mais cela manifeste aussi, d'une manière peu habile certes, une exaspération que ressentent beaucoup de nos concitoyens, exaspération qu'ils gardent en eux...au moins pour le moment.

Plus que jamais il faut associer l'ensemble des citoyens de notre pays à la réflexion sur les "remèdes" pour tirer notre civilisation de ces sables mouvants dans lesquels elle s'enlise, au risque de disparaître définitivement; car il ne s'agit pas seulement de la société française mais bien d'un problème majeur de civilisation bâtie sur une idéologie destructrice, dont on voit les effets aujourd'hui.

Aussi, la prise de conscience doit être humaniste avant d'être politisée, les clivages entre les partis politiques et les querelles doivent un temps cesser (nous savons si bien donner des leçons aux autres pays lorsqu'ils sont confrontés à une guerre civile...appliquons-nous les!) et laisser place à un grand débat national associant la société civile avec comme enjeu de repenser les fondements de notre civilisation.

Le temps presse, soyons enfin dignes de notre statut d'homo sapiens sapiens, montrons à nos enfants qu'ensemble il est encore possible de faire changer l'ordre des choses.

André Malraux disait ceci : L'humanisme, ce n'est pas dire : "Ce que j'ai fait, aucun animal ne l'aurait fait", c'est dire : "Nous avons refusé ce que voulait en nous la bête."

05 mars 2009

Etre ensemble sans se confondre

Dans le couple, chacun subit la tension entre rester soi-même et vivre ensemble, comme le montre François de Singly par une sociologie de la vie quotidienne, et Serge Chaumier à travers une analyse historique.

             

« Par une froide journée d'hiver, un troupeau de porcs-épics s'était engagé serré pour se protéger mutuellement contre la gelée par leur propre chaleur. Mais tout aussitôt, ils ressentirent les atteintes de leurs piquants, ce qui les fit s'éloigner les uns des autres. Quand le besoin de se chauffer les eût rapprochés de nouveau, le même inconvénient se renouvela, de façon qu'ils étaient ballottés de ça et de là entre les deux souffrances. » Cette citation d'Arthur Schopenhauer illustre joliment le propos de François de Singly, dans son dernier ouvrage, Libres ensemble.

Notre société contemporaine est tiraillée entre deux pôles : individualisme et vie commune. Chacun se trouve dans la situation paradoxale de rêver à la fois de solitude, garante de liberté, et de rechercher la compagnie des autres. Ces conflits entre individualisme et vie commune se retrouvent dans de nombreuses sphères de la vie sociale, et à différents âges : F. de Singly analyse ainsi les relations entre frères et soeurs qui partagent la même chambre, entre les résidents de maisons de retraite, entre le jeune adulte et ses parents lorsqu'il vit chez eux, etc. Mais c'est sans doute dans la vie de couple que les tiraillements sont les plus forts. L'augmentation des divorces et des séparations serait un symptôme, selon F. de Singly, de cette volonté des gens de « relancer le balancier dans l'autre sens, pour croire que l'on est capable de se passer d'autrui, que le soi n'appartient qu'à soi ». Même si certains ont tenté de résoudre le problème en vivant dans deux résidences différentes, la majorité des gens placent le fait d'habiter sous le même toit en tête des conditions de la vie conjugale. Mais alors, comment gèrent-ils cette vie commune, ce besoin de chacun d'avoir sa vie à soi, tout en construisant un projet commun ? Comment font-ils, dans les petits gestes de la vie quotidienne, pour délimiter l'espace, physique ou subjectif, de l'un et de l'autre ?

L'ouvrage de F. de Singly a le mérite de s'intéresser à un problème social, au travers des petites choses de la vie quotidienne. Ce qui pourrait paraître insignifiant, comme le choix de la musique ou du programme télé, l'utilisation du téléphone, le partage de l'espace commun, prend toute son importance dans ce que l'auteur nomme la « socialisation par frottement ». Pour vivre ensemble, chacun doit accepter de ne plus décider seul les règles de vie. Il a obligation de tenir compte de l'autre. Tout en continuant à tenir compte de lui-même. Cette régulation de la vie commune n'est pas stable et définitive. Comme le souligne l'auteur, « le déroulement de la vie quotidienne n'est ni improvisation, ni routine. Les deux mouvements, surprise et habitude, coexistent. »

Curieusement, les jeunes couples qui cohabitent découvrent qu'ils font moins de choses ensemble qu'avant. L'équilibre est alors délicat à maintenir entre l'attention à l'autre et au couple, et l'épanouissement individuel. Un simple détail, comme venir regarder avec l'autre un programme télé perçu sans intérêt, comme ça, juste pour « être avec », revêt une signification importante. Mais encore faut-il que la conception de l'un et l'autre de la vie commune soit la même. Ainsi cet exemple d'un jeune couple dont l'homme passe le dimanche après-midi à bricoler sa moto dans le garage. Alors qu'elle le ressent comme un isolement, lui a l'impression de rester dans l'espace commun.

Autre situation symptomatique de la gestion des frontières entre espace commun et individuel : l'écoute de la musique. Le choix musical peut se faire de façon alternée, une fois au goût de l'un, une fois au goût de l'autre. Avec le risque que jamais les deux ne soient satisfaits totalement. Le couple peut aussi définir un répertoire commun, et réserver les goûts individuels aux instants de solitude. Autre possibilité, enfin, l'usage du casque, mais qui peut être vu soit comme un respect de l'autre soit comme une barrière à la vie partagée. Les témoignages des couples montrent d'ailleurs qu'un usage n'est pas nécessairement immuable. Ainsi ce couple dont le garçon supportait mal que son amie mette un casque pour regarder la télévision, y voyant une coupure entre eux. Après une séparation conjugale momentanée, ils semblent être arrivés à un compromis. La jeune femme regarde moins souvent la télé et développe d'autres activités, comme lire ou écouter de la musique, qui sans être partagées avec son conjoint, ne l'agressent plus.

Le téléphone est un autre équipement révélateur de l'équilibre à trouver entre le temps à soi et le temps commun. Comme la télévision ou la musique, il empêche de passer certains moments ensemble. Mais en plus, il introduit dans la relation conjugale une relation avec un(e) autre. La conversation téléphonique fait en quelque sorte entrer un tiers dans le salon. A l'opposé, ces possibilités d'évasion permettent à chacun de développer un monde à lui, d'avoir plusieurs identités, celle de conjoint, de copain, etc. L'enquête de F. de Singly et Claire-Anne Boukaïa montre que les jeunes couples trouvent des manières flexibles d'user du téléphone. La conversation téléphonique de l'un est par exemple tolérée si l'autre est occupé à autre chose ; elle est par contre moins bien vécue si elle survient dans une soirée passée à deux. L'intrus n'est en fait pas considéré de la même manière selon que les personnes avaient choisi de « vivre seul, avec l'autre » ou « d'être ensemble ».

Toutes ces analyses sont issues des enquêtes que F. de Singly et ses étudiantes ont menées auprès de jeunes couples, de classe moyenne ou supérieure, la plupart âgés de moins de 30 ans, et en couple depuis seulement quelques années ou quelques mois. L'auteur explicite ce choix d'un milieu moyen ou supérieur, de ce que Henri Mendras appelle la « constellation centrale » : « A défaut d'observer la totalité du ciel social, l'intérêt de décrire la constellation centrale est d'apercevoir les normes du système avec une visibilité plus grande. »

On peut néanmoins regretter la quasi absence des personnes de plus de 30 ans dans ces enquêtes sur la vie en couple. S'il est évident que c'est au sein de ces jeunes couples que les tiraillements sont les plus apparents, en raison de l'ajustement qu'ils sont en train d'opérer, on reste un peu frustré de ne rien savoir de la façon de gérer la vie à deux de la génération de 1968, c'est-à-dire les 50-60 ans actuels. Autre frustration du lecteur : ne pas connaître plus précisément la méthodologie utilisée dans les enquêtes, ne pas disposer d'extraits suffisamment longs des entretiens. On se demande par exemple à quelles questions les gens répondent, quelle est leur cohérence, ou l'écart entre leur discours et leur vie réelle.

La recherche constante d'un compromis à trouver entre épanouissement personnel et construction d'un projet de couple satisfaisant semble être une caractéristique fondamentale des couples contemporains. Dans La Déliaison amoureuse, le sociologue Serge Chaumier propose d'étudier l'évolution du couple à travers l'histoire. Selon les formules mathématiques simples qu'il emploie, le couple a pu ressembler selon les périodes de l'histoire et les idéologies ambiantes à 1 + 1 = 1, 1 + 1 = 2 ou 1 + 1 = 3 (sans que ce soit nécessairement dans cet ordre chronologique). Dans l'Antiquité grecque, amour, mariage et sexualité étaient loin d'être réservés à une seule dyade. Comme l'énonce Démosthène, « nous avons des épouses pour faire des enfants, des hétaïres pour nous distraire, des esclaves pour en jouir. » Le projet conjugal n'est en effet pas constitué de sentiments, mais de droits et de devoirs. Pen- dant longtemps, amour et mariage ont été incompatibles et ont fonctionné en parallèle. C'est ce que S. Chaumier appelle le couple 1 + 1 = 2. Mais avec l'apparition de l'amour courtois au Moyen Age, sous l'influence de l'Eglise et de la bourgeoisie, un autre modèle du couple est apparu. La monogamie et la fidélité ont été associées au mariage, du moins dans les discours officiels.

Si l'amour n'était pas nécessairement indispensable, chacun devait faire « comme si ». Peu à peu, « le sentiment amoureux ne trouve sa justification que dans la mesure où il donne naissance à un couple et à une famille (...). La sexualité y est minimisée, si ce n'est absente. Elle apparaît comme un passage obligé vers la famille. Au xviiie siècle, se met en place un double discours : d'une part, il faut aimer pour se marier ; d'autre part, il ne faut pas de sexualité avant le mariage. Ce paradigme a pour effet de dissocier, si ce n'est d'opposer amour et sexe. » Selon S. Chaumier, cette séparation entre amour et sexe aura pour effet de créer le mythe de l'amour romantique : celui de la fusion entre deux êtres, que rien ne peut séparer et qui sont unis face au monde, ce 1 + 1 = 1.

Mais les choses changent dans les couples contemporains. Sans que le couple soit remis en cause, car l'idéal romantique reste prégnant, il est maintenant admis que chacun de ses membres doit voir son individualité protégée. Un nouveau modèle, que l'auteur appelle mariage ouvert ou open mariage, dont on trouve l'origine dans la mouvance soixante-huitarde, est revendiqué par de plus en plus de personnes. Chacun entend conserver son droit à une existence autonome. Avec l'affirmation du droit à l'indépendance des femmes, au niveau professionnel entre autre, le refus du couple fusionnel prend encore de l'ampleur. « En effet, le mariage fusionnel n'était pas trop pesant pour l'homme qui parvenait toujours à préserver son indépendance et à ne pas fusionner tout à fait ! »

On assiste ainsi à l'émergence de ce que S. Chaumier appelle le couple fissionnel. La fidélité est ainsi perçue autrement. Ce ne sont plus nécessairement les relations extra-conjugales qui sont dénoncées mais la tromperie qui les accompagne. Même si la fidélité reste pour beaucoup un ingrédient important du bonheur conjugal, elle ne doit plus s'exercer à tous les niveaux. Il est ainsi admis de vivre des amitiés privilégiées avec l'autre sexe, parfois jusqu'à l'entente complice et ambiguë, du moment qu'elle est posée clairement comme telle. Le modèle fissionnel consiste à séparer ce qui était hier uni, à savoir les deux identités des deux partenaires. En plus des identités de chacun, apparaît une troisième : celle du couple. 1 + 1 = 3, C.Q.F.D.

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